2006.10.29

Immobilité

Le temps passe. La vie continue son chemin. Parfois, j’ai l’impression d’avoir été oublié sur une tablette. Des fois, ça fait mon affaire. Des fois, ça me décourage. Des fois, ça m’enrage.

 

Hier soir, je suis allé à une fête d’Halloween chez un ami. Au fait, c’est un de mes ex-chum. Pendant la soirée, nous avons réalisé que ça faisait 10 ans que nous nous étions rencontré. Octobre 1996. Ça me semble une éternité. Il s’est passé tant de choses depuis. Nous étions un couple quand j’ai appris ma séropositivité. Il est encore séronégatif. Nous avons gardé contact sans devenir les meilleurs potes du monde. C’est le seul de mes ex avec qui j’ai gardé une forme de lien.

 

10 ans plus tard. Il s’est passé beaucoup de choses et pourtant, si peu ont changé. Certains copains qui étaient de son entourage lorsque nous nous fréquentions en sont encore et étaient présents. Nous nous sommes remémorer des moments marquants vécus ensemble. Puis nous avons échangé sur nos expériences depuis notre séparation. Depuis qu’il m’a laissé, deux autres relations ont croisé ma route. Les deux de courtes durées : trois et huit mois. La dernière s’est terminée à l’automne 2001. Ça fait cinq ans ferme. Depuis, c’est le désert. À peine quelques rares rencontres sans suite.

 

Les gens me demandent souvent comment ça se fait qu’un gars aussi gentil, intelligent, charmant et plutôt beau bonhomme comme moi reste sans partenaire si longtemps. Je me fais souvent taquiner en me faisant dire que je suis trop difficile. Je réponds souvent vaguement que pour quelques une de ces années, j’avais d’autres chats à fouetter, que je n’étais pas disponible pour une relation. Ensuite, le prince charmant ne s’est juste pas montré le bout du nez. Il faut bien répondre quelque chose, non?

 

En mon for intérieur, je crie, je hurle : « Le VIH a complètement foutu ma vie en l’air! » Plus rien n’est pareil depuis. Cette maladie fait peur, fait fuir. Les partenaires potentiels ont peur de l’attraper ou peur de s’amouracher à moi et d’avoir à me voir dépérir ensuite. À la limite, peur de m’accompagner dans le dernier voyage. Mais au-delà des autres, au-delà d’eux, il y a moi. J’ai fait une dépression majeure. J’ai perdu mon assurance, celle qui faisait tourner les têtes. J’ai perdu confiance en moi, celle qui rayonnait et attirait. J’ai perdu la santé, celle qui permettait de faire des projets et qui me donnait l’énergie de faire plein de trucs. J’ai perdu mon emploi, celui qui m’élevait socialement. Il y a moi qui n’est plus le même. Mais ça, je ne peux pas le dire à tout le monde.

 

Avec le temps, la dépression s’éloigne pour devenir un mauvais souvenir plutôt qu’une réalité. En lien direct, la confiance et l’assurance reviennent petit à petit. La santé reste un deuil à faire mais je relativise beaucoup et le paysage prend de plus en plus de perspective. J’apprécie mon emploi actuel en trouvant qu’il est beaucoup plus en accord avec ce que je suis. Et la liste continue. C’est un long processus, très long parce que très lent. Il faut être patient, avec soi plus que tout. Mais la patience, c’est pas vraiment mon fort. J’apprends.

 

La compagne de mon frère a donné naissance à une petite fille cette semaine. La vie n’arrête pas. Ils projettent de se marier l’été prochain. Mon frère nage en plein bonheur. Il a rencontré « la bonne » et il réalise ses rêves, un après l’autre. Je suis heureux pour lui mais ça met en relief mon impression de seulement survivre, que rien ne bouge pour moi. J’apprends la patience et je ronge mon frein en espérant qu’il lâche et que les choses se mettent en branle dans une direction plus clémente. Mais j’ai peur de ne pas pouvoir suivre une trop grande accélération. Alors je ronge lentement, changeant les choses lentement, laissant au temps le temps de faire son œuvre, en me disant que le moment venu, les choses changeront si elles doivent changer. Sagesse? Patience? Lâcher-prise? Résignation? Abandon? Je ne sais pas. Peut-être que je me bats trop? Peut-être pas assez? Suis-je courageux ou lâche? L’immobilité est parfois rassurante même si elle est aussi frustrante.

 

Stones taught me to fly
Love taught me to lie
Life taught me to die
So it's not hard to fall
When you float like a cannonball

Stones taught me to fly
Love taught me to cry
So come on courage!
Teach me to be shy

-Damien Rice (Cannonball)

2006.10.18

Lettre à un amour lointain, pourtant si proche

Je suis dans un ralentissement au travail et ça me fait du bien. J'en profite pour t'écrire un petit mot. Rien à raconter vraiment, rien d'autre que le boulot, la famille et les amis proches que je garde jalousement.

Ici l'automne bat son plein avec ses merveilleuses couleurs et son air frais et vivifiant que j'aime tant. Le ciel est souvent gris et le temps pluvieux cependant. Je vais bientôt ranger mon vélo avec regrets.

Ce soir, j'écoutais de la musique en faisant un peu de ménage et Damien Rice m'a chanté "The Blower's Daughter". Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à toi et moi sur une terrasse, rue St-Denis avec un pichet de sangria, lorsqu'il entonnait "I can't get my eyes off of you...". On se demandera bien pourquoi!

Je réalise avec le temps les beaux cadeaux que tu m'as fait. Dans mes moments de doutes, lorsque ma foi en moi vacille, je m'appuie sur toi. Mon coeur reste convaincu que si un mec aussi intéressant que toi s'est intéressé à moi, je vaux donc beaucoup. Pour quelqu'un qui a connu une chute au niveau zéro de l'estime de soi à un moment donné, c'est précieux. Cette certitude m'empêche sûrement de faire plein de conneries, ou du moins de laisser le premier venu m'approcher. Comme le chante Céline "Moi je crois toi, toi je te crois" même quand moi je ne me crois pas, ne me crois plus. Y a-t-il plus beau cadeau que d'avoir redonné un tant soit peu, un peu d'amour de soi à quelqu'un? De plus, tu n'as même pas besoin d'être là pour que le cadeau soit. Même si mon reflet dans ton regard et la chaleur de ton sourire sauraient ranimer le chaleur au fond de mon coeur.

Merci.

Je voulais t'écrire un tout petit mot, mais voilà, mes doigts s'agitent sur le clavier en pensant à toi, sans s'arrêter, comme si d'en caresser les touches pour t'écrire des mots était un peu comme te caresser toi, ta peau.

2006.10.14

Anniversaires

Drôle de journée que celle d’aujourd’hui. D’abord, c’est mon anniversaire de naissance. À la blague, je dis que c’est ma dernière année avant ma date d’expiration. J’ai toujours entendu dire que les hommes gays « expirent » à 40 ans; passé cet anniversaire fatidique, ils ne sont plus viables sur le marché de la séduction. Paraîtrait que mes données sont fausses ou dépassées. Semblerait que maintenant, c’est passé les 25 chandelles qu’on est une vielle croûte. Aille! Autre anniversaire qui malheureusement se superpose au premier depuis maintenant huit ans : celui de mon diagnostic de séropositivité. Disons que pendant les premières années, l’annonce terrible occultait complètement le premier anniversaire. La mort prenait la place de la vie. Du moins métaphoriquement. J’aurais voulu faire dramatique pour un roman que j’aurais pas trouvé mieux pour illustrer ce combat interne. L’anniversaire de l’annonce d’une possibilité de mort prématurée le jour où habituellement, on célèbre mon entrée dans la vie. Heureusement, la vapeur s’est renversée avec le temps. Maintenant, je célèbre la danse de la vie avec la mort, n’est-ce pas le lot de chaque être vivant? La première étape vers la mort est la naissance, n’est-ce pas? Puisque tout le monde du vivant fait partie de cette danse entre le clair et l’obscur, quelle différence y a-t-il? Aucune, fondamentalement, sinon que j’en perçois l’intensité de façon accrue, que ma perception est maintenant peinte selon la technique du chiaroscuro.

Pas de grosse fête pour cet anniversaire. Je suis resté à la maison à recevoir les appels de la famille et des amis qui me souhaitaient à tour de rôle leurs vœux chaleureux. Je ne suis pas encore rendu à aller vers les gens mais, au moins, je fais preuve d’une ouverture là où j’étais refermé sur moi-même comme une huître auparavant. Ce soir, petit souper tranquille en tête-à-tête avec ma très bonne amie F. qui m’a fait mon plat favori. Ensuite nous sommes allé à la Place-des-Arts voir Kagemi – Par-delà les métaphores du mirroir, un spectacle de danse contemporaine de la compagnie japonaise Sankai Juku. Selon le programme,

Kage dans Kagemi est « l’ombre ».
À la fois jeu de lumière, du clair à l’obscur,
et reflet se découpant dans le miroir,
à la surface de l’eau,
mi est « voir ».
Kage-mi aurait donné kagemi « miroir ».

Ô combien à propos! Malheureusement, je n’ai pas été capable d’apprécier le spectacle à sa juste valeur. Je n’y vois que le travail. Pas la beauté poétique de ces images vaporeuses, pas la beauté de ces gestes si précis créant des formes organiques, pas la sagesse du yin et du yang qui se parlent, se questionnent, se répondent, se fusionnent, pas le calme de ce paysage humain très zen. La seule chose à laquelle j’arrive à penser c’est que c’est bien différent de ce qui se fait ici à tous les niveaux : le rythme, la gestuelle, les costumes, les maquillages, même la musique qui ne subit pas le même traitement. Bien sûr, il y a des ressemblances, par moments, avec ce que je connais; après tout, nous sommes à l’ère de la mondialisation! Mais le tout m’apparaît foncièrement étranger. Peut-être est-ce le rythme si lent de cette danse inspirée du butô qui est si étranger au rythme effréné que je connais au travail depuis un temps, qui fait que je ne comprends rien? Mon horloge interne n’arrive pas à ce mettre au diapason avec celui du spectacle auquel j’assiste. Puis il y a la dame d’à-côté qui empeste le parfum à rendre l’air irrespirable dans un rayon de quelques mètres. J’étouffe. Je manque d’air. Je manque de vie. Ma vie se résume à mon travail, à ma survie. Est-ce que je manque ma vie?


Je ne peux m’empêcher de passer en revue le chemin parcouru depuis les huit dernières années. J’ai l’impression d’une quasi-décennie en mode de survie. Un combat pour simplement rester vivant. Le monsieur est fatigué, il aimerait bien que la vie lui offre une petite pause. F. a écrit dans ma carte qu’elle m’a vu grandir comme une plante et même qu’elle me voit en train de me transformer en fleur. C’est vrai que la vie se manifeste parfois de façon surprenante. Une minuscule graine peut donner une fleur aussi majestueuse et démesurée qu’un tournesol. Qui sait ce qui sortira au bout de mon chemin vers l’extérieur de ma coquille? M’épanouirai-je un jour assez pour être capable de suivre la course du soleil?

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